Je rêvais d’un festival

Par Alain Simard

Si Montréal jouit désormais du titre de « capitale mondiale des festivals », c’est avant tout grâce à Alain Simard, fondateur du Festival international de jazz de Montréal (FIJM), des FrancoFolies et de Montréal en Lumière. (…) Enrichi de multiples photos et captivant comme un roman, ce livre constitue un document essentiel pour quiconque s’intéresse à la musique et à l’histoire récente du Québec.


MSL – Histoires humaines de la rue Sherbrooke et du boulevard Henri-Bourassa, histoire des deux beaux édifices habités par le MSL. Nous vous présentons un extrait du livre Je rêvais d’un festival parce que c’est au 1700 boulevard Henri-Bourassa Est, qui abritait alors le collège Saint-Ignace, que tout a commencé pour Alain Simard. Avec des amis, il ouvre un café qu’il nomme La Clef. L’année suivante, c’est le Mont-Saint-Louis qui ouvre ses portes sous forme d’Association coopérative.


Chapitre 15 – Lancement du café-spectacle La Clef

Pour acheter le livre : Les Éditions La Presse

Pendant le temps des Fêtes, Daniel Morin était venu à la maison avec Pierre Locat et Gérald Forget. Ma sœur Danielle, qui ne l’avait jamais rencontré, avait passé la soirée avec nous jusqu’à ce que maman découvre qu’elle était encore debout très tard et qu’elle l’envoie au lit. Elle avait été réveillée par un téléphone de la mère de Daniel qui cherchait son « petit gars » à cette heure avancée de la nuit. Sa maman-poule avait obtenu notre numéro en réveil­lant le père de Pierre ! On avait pourtant tous 19 ans … sauf moi, dans trois semaines !

Danielle m’avait avoué plus tard qu’elle avait le kick sur Daniel et je n’avais pu m’empêcher de le lui répéter quand ce dernier m’avait confié l’avoir trouvée de son goût. C’est pourquoi j’avais joué les entremetteurs en invitant ma sœur à une danse au collège Saint-Ignace où les Blues Génération jouaient le 18 janvier 1969. Le lendemain, jour de mon anniversaire, Danielle et Daniel sont allés voir The Graduate au Rivoli et ils sont encore ensemble depuis !

Au Québec, on sortait à peine du Yé-Yé et du Ya-Ya de Joël Denis. Le star-system radiophonique était dominé par les poulains d’Yvan Dufresne, Denis Pantis et Tony Roman qui se contentaient surtout d’endisquer des succès préfabriqués avec des versions traduites des hits américains et anglais. On reprenait même à l’occasion un tube français comme Bruce et les Sultans l’ont fait avec La Poupée qui fait non de Polnareff. L’émission Jeunesse d’aujourd’hui, animée à Télé-Métropole par Pierre Lalonde, lavait plus blanc que blanc avec des groupes comme les Classels aux cheveux blancs, Les Hou-Lops, anciennement les Têtes Blanches, et les Gants Bancs (les futurs Offenbach, quand Gerry ne voudra plus chanter de textes quétaines).

Je voulais donc aider à faire connaître les premiers groupes rock underground qui étaient plus authentiques et commençaient à faire leurs propres compositions. Ils subsistaient en allant jouer le samedi soir dans les salles de danse pour interpréter les succès du palmarès. À les côtoyer, je voyais bien que la plupart de leurs musiciens aspiraient à plus de créativité et de reconnaissance !

L’hiver venu, je faisais déjà partie d’un groupe d’amis du collège qui planifiait – avec la bénédiction des services aux étudiants – d’ouvrir un café dans un grand local abandonné au demi-sous-sol du plus ancien bâtiment du collège. Il avait été construit en 1852 avec des murs de pierre d’une épaisseur de 4 pieds. Il y avait un portail couvert dans la façade de l’édifice historique dont les quelques marches descendaient directement à l’entrée de la salle. Le jour de l’ouverture, j’y installerai une puissante ampoule rouge visible depuis le boulevard Henri­Bourassa pour attirer l’attention et identifier l’endroit.

On avait commencé à nettoyer et aménager la salle tous ensemble, trouver du mobilier, construire une petite scène. Pour l’éclairer, on avait installé des floods jaunes, rouges, vertes et bleues et Pierre Huet avait peint des motifs à l’aérosol sur toute la tuyauterie située au plafond avec des couleurs seulement visibles à l’ultraviolet. Le tout donnait une allure psychédélique surréelle à notre café que nous avions décidé de nommer La Clef.

J’ai eu l’idée d’aménager une entrée en forme de trou de serrure par laquelle les gens pénétreraient dans une sorte de tunnel tapissé de papier d’aluminium froissé, éclairé au néon black lights, pour que les jeunes soient ébahis par la couleur soudaine de leurs vêtements en se rendant directement au milieu du fond de la salle. Cela nous permettrait d’aménager en arrière un espace de rangement et un bar sans alcool où le prix d’entrée serait perçu.

Ce café-spectacle était vite devenu le repaire des premiers groupes underground de Montréal qui venaient jammer sur les trois accords du blues jusqu’à tard dans la nuit. Est-ce que ça aura eu une influence sur notre confrère Pierre Huet, futur auteur du Blues d’la métropole et de Mes Blues passent pu dans’porte ? Le demi-sous-sol de La Clef était situé sous l’étage de l’ancienne boîte à chanson La Gargote qui avait fermé ses portes. C’est donc dire qu’un microcosme de la musique québécoise s’est déroulé à l’intérieur des murs vénérables du collège Saint-­Ignace : le passage de l’époque des chansonniers à celle d’une musique plus électrique.

J’avais aussi repris la forme de la serrure pour notre affiche en utilisant la typographie représentative de l’époque, que m’avait enseignée Jean Miliaire. On l’avait fait imprimer sur des cartons jaunes pour faire notre publicité en écrivant au gros crayon feutre la date et le nom du groupe à l’affiche.

Jean-Marie Robin, le directeur des services aux étudiants, m’avait fait venir un lundi matin pour m’expliquer – en mettant ses gants blancs – ce que signifiait une lumière rouge devant une porte à Amsterdam, ou sur la Main à Montréal… Il voulait ainsi justifier sa demande impérative d’enlever celle que j’avais installée dans l’entrée du collège qui menait à La Clef. De mauvaises langues s’étaient déjà plaintes …

La popularité de La Clef chez les jeunes Montréalais ne cessait de prendre de l’ampleur, d’autant plus qu’on chargeait seulement 25 sous pour voir les meilleurs groupes locaux et bientôt quelques groupes-vedettes anglophones qui m’avaient contacté parce qu’ils avaient entendu parler d’un endroit so cool.

La Presse du 3 avril 1969 annonçait ainsi deux soirs où l’on pouvait voir Higgan’s Hill pour 25 cents ! Ce groupe déjà réputé – qui chargeait normalement jusqu’à 200 dollars par soir aux salles de danse – venait jouer à La Clef « pour la porte », soit au mieux 50 dollars par soir pour avoir le plaisir de jouer ce qu’ils voulaient devant un public qui pouvait réellement les apprécier. Il ne nous restait que les revenus des ventes de chips et de boissons, mais on était tous bénévoles et on faisait ça pour le plaisir nous aussi !

Contrairement au reste de « la gang », pour qui les études et le diplôme demeuraient la priorité, je m’étais presqu’exclusivement concentré sur La Clef dont j’avais pris le leadership. Au point d’abandonner tous mes cours sauf Littérature française et Philosophie, où j’ai quand même terminé l’année avec 80 %. C’était une note exceptionnelle à l’époque, surtout avec le rigoureux professeur Trempe *.

L’endroit était animé d’un esprit communautaire que je trouvais génial ! Aux petites heures du matin, on offrait souvent un café aux derniers couche-tards qui nous aidaient à faire le ménage à la fermeture. Je leur ai même déjà donné un joint à partager, quand des groupes étaient venus jammer vraiment tard, après être allés jouer dans une salle de danse un samedi soir.

N’empêche que c’était dur, il fallait être là tout le temps, penser à tout, trouver l’argent pour payer les frais imprévus. Je m’endormais souvent dans le local, épuisé … Mais on avait tellement de plaisir et de liberté ! Jusqu’au jour où la bienveillante police de notre belle et grande ville trouvera que c’était trop le fun ! Après avoir été la Clef des songes, la Clef des champs ou la Clef de sol, ce sera bientôt la Clef dans la porte !

Clef de l’énigme : Jean-Marie Robin m’avait de nouveau convoqué le lundi matin à son bureau. L’air grave, il me prévenait que la police l’avait averti qu’ils feraient une descente médiatisée si La Clef n’était pas fermée d’ici la fin de la semaine, parce que c’était « un repaire de drogués » ! M. Robin semblait vraiment désolé, mais ne pouvait pas se permettre de laisser salir ainsi la réputation du collège Saint-Ignace. Il me sommait donc de fermer le café avant le 11 avril, ou de déménager ailleurs.

J’ai alors eu la présence d’esprit de lui demander de nous prêter gratuitement la grande salle du 220, où l’on avait déjà organisé plusieurs danses, pour organiser un grand concert-bénéfice afin de ramasser des fonds pour être en mesure de déménager ailleurs. Il avait accepté sur le champ, puisque c’était son idée de déménager. Je rêvais de présenter enfin mon premier festival ! J’ai même obtenu le droit de commencer à 2 heures de l’après-midi, comme on disait à l’époque, et d’aller jusqu’à 2 heures du matin !

La semaine suivante, La Presse mentionnait la fermeture de La Clef avec le super-groupe montréalais The Haunted, mercredi et jeudi, 9 et 10 avril 1969 : « Demain, ce sera la dernière soirée présentée à cet endroit, car il y aura bientôt déménagement dans un local plus grand. » La première Clef n’aura pas duré trois mois et doit déjà se chercher un local plus grand ! Mais où ?

La date du 20 avril est retenue pour présenter ce fameux festival-bénéfice; comme c’est un dimanche, les groupes seront libres -et tous les jeunes aussi – pour participer à ce premier festival pop de 12 heures dont le prix d’entrée est fixé à 99 cents. Le plancher du local 220 ayant une superficie approchant les 10000 pieds carrés, on pourrait donc accueillir faci­lement 1000 personnes !

Cet événement nous vaut le jeudi 17 avril 1969 dans le cahier Spec de La Presse (dirigé par René Homier­Roy) le tout premier article complet sur La Clef, titré Quelques tours de clefs pour 99 cents sous la plume fantaisiste du célèbre journaliste et écrivain Rudel-Tessier :

« Du même coup, j’apprends l’existence de La Clef, son enterrement et la date de sa résurrection. Je vous le dis comme on me l’a dit : La Clef, c’est la boîte underground la plus libre et la plus folle de Montréal et même d’Ahuntsic : C’est là qu’eût lieu une jam session qui ne s’arrêta qu’au bout de soixante heures ! Mais le 11 avril, à une heure du matin, La Clef s’est faite hara-kiri dans les fleurs, volées au cimetière voisin, et dans un éblouissement de couleurs, car pour finir en beauté, on avait improvisé un paint-in. La Clef se suicidait pour faire de la peine aux jésuites qui avaient prévenu le porte-clef Alain Simard qu’ils mettraient le lendemain la clef de propriétaires dans la porte.

Mais il faut dire que si La Clef se faisait hara-kiri si joyeusement c’est qu’elle savait qu’elle ne faisait que semblant. Le porte-clef réunira donc le dimanche 20 avril à 14 heures, le plus d’amateurs possibles pour une super session de 12 heures, dans la grande salle du collège Saint-Ignace, au 1700 est, boulevard Henri-Bourassa (c’est au coin de la rue Papineau). Mais j’y pense ! le collège Saint-Ignace, ça doit être une institution des jésuites, ce qui voudrait donc dire que ceux-ci se montrent bons garçons !

Quoi qu’il en soit, pour 99 sous canadiens, on aura droit dimanche prochain à douze heures de Haunted, d’Higgmz’s Hill, de Puryle Haze, de Blues Generation, de Lost Expedition, de musique pop (par les musiciens du spectacle de l’UGEQ : « Pas d’TV ») et de quelques etceteras, dont peut-être La Révolution Française, mais je ne suis pas certain d’avoir bien compris. De toute façon, on peut téléphoner à Alain pour en savoir plus long. Composez 276-0617. Mais il ne vous dira que dimanche, et si vous êtes venus au collège Saint-Ignace, la nouvelle adresse de La Clef. »

Un autre article était aussi paru le samedi, cette fois de Georges-Hébert Germain, qui donnait aussi mon numéro. Ma mère avait fini par décrocher le téléphone, qui sonnait sans cesse, alors que j’étais allé louer un projecteur 16mm avec quelques films d’animations de Norman McLaren et des documen­taires de l’ONF sur les deux Guerres mondiales pour projeter en fond de scène.

J’avais eu la bonne idée d’installer deux scènes, chacune à un bout de la salle où les groupes joueraient en alternance. Ainsi un orchestre pouvait sortir ses équipements et un autre s’installer sur une scène, pendant qu’un troisième était en train de faire son spectacle de l’autre côté de la salle.

La salle du 220 était presque déjà pleine en début d’après-midi quand le jeune Claude Dubois était arrivé sans prévenir avec ses musiciens pour y jouer. J’avais réussi à lui trouver une place entre deux bands, mais il ne sortait plus de scène ! Il chantera déjà son futur hit Comme un million de gens. Ni lui, ni moi, ne pouvions nous douter alors que je deviendrais son gérant 10 ans plus tard ! Il y avait aussi le jeune George-Hébert Germain qui était venu faire un reportage, avec qui je développerai une belle amitié.

C’était sans doute le premier show du genre au Québec : 1 000 personnes assises par terre pour regarder pendant 12 heures des groupes de rock jouer devant des images trippantes ! Je réalisais alors qu’un coup dur – la fermeture de La Clef-, s’était transformé en opportunité, me poussant à aller plus loin pour organiser mon premier festival dans une grande salle et prendre de l’expérience en production.

*Après m’avoir enseigné, conseillé et encourager à suivre ma voie pendant deux ans, Robert Trempe a suivi la sienne – hors des Jésuites – pour aller à la Direction générale de l’enseignement collégial, puis sous-ministre adjoint à l’Éducation au Conseil du trésor, à l’Immigration et Secrétaire à la politique linguistique.

Alain Simard, Je rêvais d’un festival, Les Éditions La Presse

Pour acheter le livre : Les Éditions La Presse

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